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« Platon luttait déjà contre la distraction 2500 ans avant l'iPhone. » Un entretien avec Nir Eyal, partie 2

15.05.2020 – 5 min. de lecture

nir eyal interview partie 2

15.05.2020

5 min. de lecture

Qui est Nir Eyal?

Nir Eyal est un auteur, professeur, entrepreneur, et investisseur Américain. Il est connu pour ses livres best-sellers Hooked: Comment créer un produit ou un service qui ancre des habitudes, et Indistractable: How to Control Your Attention and Choose Your Life. Il écrit, est consultant, et enseigne aux intersections de la psychologie, des technologies et du business. Il a été surnommé “Le prophète des technologies à accoutumance” par la M.I.T. Technology Review.

Interview

Let Me Think : Dans Indistractable, vous dites qu’il y a deux types de personnes : les gens normaux, et ceux qui sont “indistractables”. Je pense que c’est une étape importante, mais dans les années et décennies à venir nous aurons construit de nouveaux outils, nous aurons une nouvelle façon d’utiliser les technologies, et ce sera encore sûrement quelque chose de différent. Qu’en pensez-vous ?

Nir Eyal : Il y aura une diffusion de ce qu’on appelle les anticorps sociaux. C’est l’idée que lorsqu’une société a trouvé qu’il y a de mauvais comportements, des comportements anti-sociaux au sein de cette société, on finit par en être vacciné afin de mettre fin à ces comportements malsains. Et c’est ce que nous ferons quand il s’agira de technologie. Je suis très confiant parce que nous avons déjà connu ça auparavant. Je suis né dans les années 70, et je me rappelle des années 80 où l’on avait des cendriers chez nous, dans notre salon. Pourquoi ? Parce que dans les années 80, la majorité des Américains fumaient. Et quand les gens venaient chez nous, ils s’attendaient à fumer dans notre salon. Aujourd’hui, en Amérique, si quelqu’un entre dans votre salon en partant du principe qu’il peut fumer une cigarette, vous lui demanderait de sortir. Ce serait extrêmement impoli d’avoir un tel comportement. Mais qu’est-ce qui a changé ? Y a-t-il eu une loi qui stipulait qu’on ne pouvait plus fumer chez quelqu’un ? Non. Il n’y a jamais eu de telle loi. On peut fumer au sein de la résidence privée de quiconque. En revanche, ce qui a changé, c’est que les gens ont adopté de nouvelles normes, de nouvelles manières de faire à propos de ce qui est acceptable, et de ce qui est vulgaire et impoli. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. Un jour ma mère a décidé de se débarrasser des cendriers. Et plus tard une femme est venue chez nous et a allumé une cigarette parce qu’elle s’attendait à fumer comme elle l’avait toujours fait. Elle a cherché le cendrier, mais ne l’a pas trouvé. Et donc ma mère a dit : “oh, je suis désolé. Nous ne fumons pas. Si vous voulez fumer, merci d’aller dehors.” Cette femme a été tellement vexée : “Vous êtes en train de me dire de fumer dehors, c’est  tellement impoli. Comment osez-vous ?” Aujourd’hui, si quelqu’un essayait de fumer dans votre salon ce serait considéré comme impoli. Ce qui a changé, c’est que nous avons adopté ces nouvelles normes sociales.

C’est d’ailleurs exactement ce que nous sommes en train de faire. Aujourd’hui, les gens doivent se lever et dire : “je suis indistractable ! Je choisis la façon dont j’utilise mon temps et mon attention, ils ne sont pas contrôlés par d’autres.” Vous savez, il m’arrive d’être appelé en tant que consultant pour enseigner aux entreprises comment concevoir des produits à accoutumance, comment construire un lieu de travail qui soit “indistractable”. Lorsque je vais à ces réunions, s’il y a quelqu’un au fond de la salle qui est sur son appareil, vous savez qui c’est ? Ce n’est pas un jeune, c’est le grand patron. Ceux qui veulent montrer à tout le monde à quel point ils sont importants parce qu’ils doivent vérifier tout un tas de mails maintenant. Les plus jeunes savent que c’est un comportement impoli. Ils ne se l’infligent pas les uns aux autres parce qu’ils savent que c’est méchant. C’est l’ancienne génération qui n’a toujours pas compris le message à propos de ces nouveaux comportements. Donc ça ne laisse présager que du bon pour les générations à venir.

LMT : Aujourd’hui, nous sommes entrés dans le siècle des émotions. Elles sont partout, et chaque produit que nous utilisons essaie de contrôler ce que nous ressentons en l’utilisant. Il y a beaucoup de textes en philosophie qui traitent de l’importance de gérer ses émotions, et de ne pas devenir l’esclave de nos passions. Est-ce que ces modèles ont eu une importance dans l’écriture d’Indistractable ? 

Nir: J’ai commencé à étudier la psychologie de la distraction par Platon et j’ai été surpris de découvrir que Platon luttait déjà contre la distraction 2500 ans avant l’iPhone. En grec ancien, il a appelé ça “akrasia” (ndlr : acrasie) : la tendance que nous avons à faire des choses à l’encontre de notre propre intérêt. Donc si Platon avait des difficultés avec la distraction 2500 ans avant Facebook, les jeux vidéos, et l’iPhone, ce n’est pas un problème nouveau, n’est-ce pas ?

On ne peut pas choisir ce qu’on ressent, on ne peut que choisir la manière dont on répond à nos sensations.

Ce n’est pas quelque chose que la technologie a créé, cela fait partie de la condition humaine. Et la solution à l’akrasia c’est de comprendre la source de notre gêne. C’est ce que j’appelle les déclencheurs internes, car la plupart de nos distractions ne proviennent pas de déclencheurs externes. Ça ne vient pas des “ping”, des “ding”, et autres sonneries, mais elles viennent de ce qui se passe à l’intérieur, c’est l’ennui, l’incertitude, la peur, la fatigue, la solitude… Et la raison pour laquelle nous utilisons différentes choses pour échapper à nos émotions – que ce soit trop d’informations, trop de boissons, trop de Facebook, trop de football… – c’est toujours la même, c’est pour sortir de nos têtes – quand bien même nos têtes sont un lieu où il fait bon vivre. C’est une idée antique qui est vraiment question du confort et de l’inconfort. C’est une philosophie très bouddhiste qui consiste à prendre conscience que se sentir mal ce n’est pas une mauvaise chose, que ça fait partie de la condition humaine. Mais un des problèmes c’est que je pense qu’avec le développement personnel, la société nous a dit que si nous n’étions pas heureux tout le temps, que si nous n’étions pas satisfaits de votre vie constamment, c’est qu’il avait quelque chose qui n’allait pas. Et je pense que c’est ce qui nous conduit à chercher constamment un échappatoire. Si on s’ennuie, on va aller sur Reddit, Youtube ou les infos ; si on se sent seul, on va sur Facebook ; si on est anxieux, on va sur Google… Alors nous avons construit cette connexion, ce soulagement que nous procurent ces produits. Mais le problème, c’est quand on s’habitue à ces produits, et lorsqu’on arrête de se demander si ce sont nous qui les utilisons, ou eux qui nous utilisent. C’est à ce moment-là qu’ils prennent le contrôle sur nous. Et donc l’idée c’est d’utiliser ces choses avec l’intention de ne pas être l’esclave de nos sensations, en réalisant que nous ne contrôlons pas nos sensations, qu’on ne peut pas contrôler nos désirs et nos émotions.


Si tu ressens le besoin de fumer, d’aller sur Facebook, ou de regarder les informations, ce n’est pas le même genre de besoin que celui d’éternuer. On ne peut pas s’empêcher d’éternuer si on en a le besoin, mais ce que nous pouvons contrôler, c’est la façon dont nous allons répondre à ce besoin. D’où le mot responsabilité. Quand vous ressentez  le besoin d’éternuer, vous n’éternuez pas sur tout le monde, mais vous prenez un mouchoir pour couvrir votre nez.

On ne peut pas choisir ce qu’on ressent, on ne peut que choisir la manière dont on répond à nos sensations. C’est la même chose avec nos appareils lorsqu’on s’ennuie un peu : un projet difficile ; un moment inintéressant avec sa famille… et on se met à chercher instantanément du réconfort auprès de nos appareils, au lieu d’apprendre à gérer cet inconfort et de trouver un moyen de s’en occuper d’une manière qui nous aide au lieu de nous nuire.


Tout cela, c’est la première étape pour devenir indistractable. Il s’agit de maîtriser les déclencheurs internes. Et aucun conseil en développement personnel ou bien aucune astuce de gestion de temps ne fonctionnera sans que l’on commence d’abord par cette étape cruciale, qui est celle de la maîtrise de nos déclencheurs internes.

LMT : Dans Hooked et Indistractable, vous êtes très bien parvenu à vulgariser, analyser, comprendre, et théoriser le fonctionnement de notre cerveau. Aujourd’hui, les designers et les experts marketing comprennent eux aussi de mieux en mieux le fonctionnement de nos cerveaux, dans l’optique de leur parler directement, afin de parler directement avec notre subconscient. Comment pensez-vous que cela évoluera dans un futur proche ?

Nir : C’est une question à laquelle il est difficile de répondre parce que nous n’en savons rien. Pour l’heure, c’est de la science-fiction. Mais ce que je vous dirai, c’est qu’il n’y a rien dans tout ce que j’ai vu aujourd’hui – que ce soit la réalité augmentée ou la réalité virtuelle – qui ait le pouvoir de nous contrôler. On peut être influencé, contraint, mais il n’y a rien qui puisse surmonter notre capacité de prévoyance. Et si on veut résumer Indistractable en un seul mantra, ce serait : “L’antidote à l’impulsivité, c’est la prévoyance “. Distraction et procrastination sont des problèmes de contrôle de l’impulsivité, ce n’est pas un défaut de caractère. Simplement il nous faut réagir à ces pulsions d’une façon saine, il faut prévoir, ce dont aucune autre créature sur Terre n’est capable. 

Nous pouvons voir le futur mieux que n’importe quel animal sur Terre. Si un gâteau au chocolat est sur votre fourchette en chemin vers votre bouche, vous allez le manger ; si une cigarette est allumée, vous allez la fumer ; si vous dormez à côté de votre téléphone chaque nuit, la première chose que vous allez faire le matin c’est l’utiliser ; si vous attendez la dernière minute, vous avez déjà perdu, c’est trop tard. Mais nous pouvons prévoir. Nous pouvons faire en sorte que ces choses ne nous distraient pas en prévoyant. Et les gens qui sont indistractables, selon les recherches que j’ai faites au cours des cinq dernières années, n’ont pas spécialement une grande force de volonté. Ce qu’ils ont c’est un système, ils prévoient. Ils avancent étape par étape, pour être sûr d’être indistractables. Ainsi, lorsqu’ils ont ces pulsions, tout a déjà été prévu. Ils n’ont pas à se battre contre eux-mêmes. Ils ont déjà mis en place un système qui les empêche d’être distrait. Donc, parmi toutes les technologies disponibles, je ne sais pas ce qui arrivera dans 20 ans. Qui sait ? Mais parmi tout ce que j’ai vu jusqu’à aujourd’hui, aucune n’a une moindre chance face à quelqu’un qui décide qu’il est indistractable et qui utilise ces techniques pour combattre la distraction.

LMT : Merci beaucoup pour toutes vos réponses. C’est extrêmement intéressant, et cela fait vraiment écho avec ce que nous faisons chez Let Me Think.

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