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« Platon luttait déjà contre la distraction 2500 ans avant l’iPhone. » Un entretien avec Nir Eyal, partie 1

30.04.2020 – 5 min. de lecture

entretien Nir Eyal

30.04.2020

5 min. de lecture

Qui est Nir Eyal?

Nir Eyal est un auteur, professeur, entrepreneur, et investisseur Américain. Il est connu pour ses livres best-sellers Hooked: Comment créer un produit ou un service qui ancre des habitudes, et Indistractable: How to Control Your Attention and Choose Your Life. Il écrit, est consultant, et enseigne aux intersections de la psychologie, des technologies et du business. Il a été surnommé “Le prophète des technologies à accoutumance” par la M.I.T. Technology Review.

Interview

Let Me Think: Bonjour Nir ! C’est un réel plaisir de vous interviewer aujourd’hui. Dans Indistractable, vous dites que devenir “indistractable” (imperturbable) sera l’une des compétences clées du XXIe siècle. Que signifie être “indistractable” ? Et qu’est-ce qui a fait que ce soit devenu une compétence clée aujourd’hui ?

Nir Eyal: Je pense qu’il n’y aucun aspect dans nos vies qui ne soit pas affecté par notre faculté à décider comment nous souhaitons passer notre temps, et sur quoi nous voulons porter notre attention. Nous passons notre vie à faire ça, et c’est ce qui la caractérise. Ainsi, il n’y a rien de nouveau dans la distraction, nous la côtoyons depuis très longtemps. Je pense vraiment qu’il va y avoir une scission entre les gens qui vont laisser leur temps, leur attention, et leur vie, entre les mains d’autres personnes, et ceux qui vont se lever et dire : “Non, je suis indistractable. C’est à moi de décider comment je passe mon temps, sur quoi je porte mon attention, et comment je vis ma vie.” J’ai d’abord écrit Indistractable pour moi, parce que j’avais du mal à gérer ce problème. Et en l’écrivant j’ai remarqué qu’il n’y avait pas un seul aspect de ma vie qui n’en avait pas été amélioré. Je ne me suis jamais aussi bien porté de toute ma vie. J’ai 42 ans, et je n’ai jamais eu une aussi bonne condition physique ; mon mariage se porte mieux ; je passe plus de temps avec ma fille ; je suis plus productif au travail…

LMT: Votre précédent livre, Hooked, est un livre de recettes pour créer des produits à accoutumance comme vous l’avez dit. Le but étant d’aider les entrepreneurs à concevoir des produits faciles d’utilisation, des produits pour améliorer nos vies, parce que nous adorons les habitudes. En revanche, aujourd’hui, nous entendons de plus en plus de gens dénoncer “l’addiction au smartphone”. Selon vous, quelle est la différence entre être accro (ndlr : hooked en anglais) et être addict ?

Nir: J’apprécie vraiment que vous soulignez cette différence, j’arrive toujours à savoir lorsque quelqu’un n’a pas lu mon livre parce qu’il dira : “Oh, vous avez écrit un livre sur comment rendre les gens addicts”. Et dans Hooked, j’explique précisément pourquoi je ne l’ai pas appelé : “Comment concevoir un produit addictif”. Il est intitulé : “Comment concevoir des produits à accoutumance”, parce que par définition, une addiction est une pathologie. C’est une dépendance compulsive et persistante à un comportement ou une substance portant atteinte à l’utilisateur. En tant que concepteurs de produits, nous ne voulons jamais concevoir quelque chose qui puisse être addictif parce que – par définition – les addictions nuisent aux utilisateurs. Donc ce n’est pas éthique.

“Personne ne devient addict à un logiciel SaaS d’entreprise.

Je n’ai jamais dit que l’on devait rendre les gens addicts. Et je n’ai jamais travaillé pour des entreprises qui rendaient les gens addicts. C’est pour ça que je ne travaille pas pour des entreprises vendant de l’alcool, du cannabis, des jeux d’argent, ou de la pornographie. Il y a beaucoup d’entreprises pour lesquelles je ne travaillerai pas, bien qu’on me l’ait demandé. Je ne travaillerai pas non plus pour certaines entreprises de jeux-vidéos, parce que leur business model repose sur l’addiction, ce qui n’est pas éthique.

J’écris à propos des habitudes, et sur le fait qu’il est possible pour nous d’adopter de bonnes habitudes, qui nous aident à améliorer notre vie. Personne ne devient addict à un logiciel SaaS d’entreprise ; personne ne devient addict à un programme d’exercice physique ; personne ne devient addict à des applications éducatives… ce n’est pas un problème. En fait, c’est tout le contraire. Le problème c’est que certaines personnes qui conçoivent ces logiciels n’utilisent pas de méthodes pour les rendre agréables à utiliser. Quand on pense à son logiciel d’entreprise, ou aux logiciels de services publics pour les entreprises locales, ils ne sont pas conçus pour être simples à utiliser, pour nous aider à développer des habitudes.

Donc, mon objectif c’est de démocratiser les secrets que les sociétés de jeu et les réseaux sociaux utilisent pour nous rendre accros, afin d’utiliser ces techniques à bon escient. C’est pour cela que Hooked est destiné aux concepteurs de produits, aux designers qui veulent aider les gens à développer de bonnes habitudes avec leurs produit, de manière à ce que les gens utilisent ces produits parce qu’ils le veulent, et pas parce qu’ils se disent qu’ils doivent le faire.

Cependant, Indistractable, je l’ai écrit pour tout le monde, pas seulement pour les personnes qui conçoivent des produits. Et je pense que l’une des choses vraiment importante pour les gens, c’est de réaliser qu’utiliser la terminologie de l’addiction nous porte préjudice. L’immense majorité des gens n’est pas addict. Nous voulons croire que nous sommes addicts, nous aimons entendre que nous sommes addicts. Pourquoi ?

Parce quand il y a une addiction, il y a un dealeur, il y a une grande et méchante entreprise high-tech qui en est responsable. Cela veut dire que ce n’est pas ma faute, qu’il n’y a rien que je puisse faire. Tristan Harris nous parle d’addiction, nous dit que ces technologies piratent notre cerveau. Du piratage, c’est qui a été fait le 11 septembre, c’est que les virus font à nos corps, mais ce n’est pas ce que fait ce foutu Candy Crush. Et puis c’est offensant d’utiliser un tel langage pour désigner quelque chose qui peut concerner n’importe lequel d’entre nous.

Si nous croyons que nous sommes incapables, si nous croyons que nous sommes impuissants, nous le devenons. En revanche, si nous croyons que nous sommes puissants, cela devient aussi une réalité.

LMT: Certaines applications concentrent beaucoup de critiques, et sont responsables d’une part importante du temps que l’on passe en ligne ; on pense évidemment aux réseaux sociaux. Qu’en pensez-vous ? Quelle place devraient-ils avoir dans nos vies?

Nir: Dans Indistractable, je parle de la dichotomie entre la distraction et le contraire de distraction. Le contraire de distraction, on nous dit que c’est la concentration, mais en réalité, je ne pense pas que ce soit le cas. Le contraire de “distraction”, ce n’est pas “concentration”, c’est “traction”. Mais, qu’est-ce que signifie “traction” ?

Traction et distraction viennent de la même racine latine “trahere” qui signifie tirer. Et vous remarquerez qu’à la fois traction et distraction finissent par les mêmes six lettres. Ils finissent par le mot “action”. C’est vraiment important parce que la traction c’est n’importe quelle action qui nous tire vers ce que nous voulons faire. Ce sont des choses que nous sommes résolus à faire, des choses qui nous aident à vivre selon nos valeurs. La distraction, c’est toute action qui nous éloigne de ce que nous prévoyons de faire. Tout ce qui ne nous aide pas à vivre selon nos valeurs et à devenir la personne que nous souhaitons être. Et n’importe quelle action peut être l’une ou l’autre. N’importe quelle action peut être de la traction, ou bien de la distraction, et cela dépend d’un seul mot : intention. Ainsi, je trouve que c’est ridicule de dire aux gens que les jeux vidéos leur ramollissent le cerveau. Avant cette pandémie, l’OMS a déclaré à propos de l’addiction aux jeux vidéos : “Que tout le monde fasse attention. Vos enfants vont être addicts aux jeux vidéos.” Maintenant que tout le monde est confiné, et que nous sommes tous morts de peur, ils nous prient de faire quelque chose de sain, de jouer aux jeux vidéos par exemple… C’est ridicule parce que lorsque l’on calomnie la technologie, c’est nous qui en souffrons, car certaines personnes sont vraiment addicts. Par exemple, quelqu’un va être addict à l’alcool. Pour autant est-ce que chaque personne qui prend un verre de vin au dîner est alcoolique ? Non ! Et est-ce que nous voulons revenir à la prohibition et rendre l’alcool illégal ? Non plus. L’alcool c’est quelque chose de fantastique, mais nous devons le consommer responsablement. Et c’est la même chose avec la technologie.

Plutôt que de calomnier les jeux vidéos et les réseaux sociaux, nous devons apprendre à les utiliser correctement. Et je comprends qu’il faille une période d’ajustement. Mais accuser toutes les grandes entreprises de la tech de pirater nos cerveaux et de nous rendre addicts ne nous aide pas du tout. La question est plutôt : “Utilisons-nous ces produits selon notre programme, ou selon le programme des compagnies de la tech ?” C’est ce que j’aime avec votre produit, Let Me Think. Parce qu’il n’y a rien de mal à aller sur ses réseaux sociaux, il n’y a rien de mal à jouer à un jeu vidéo. Et je ne veux pas être un autre de ces professeurs qui n’a pas de compte sur les réseaux sociaux, et qui dit à tout le monde de ne pas être sur les réseaux sociaux. Ces professeurs qui disent à tout le monde de ne pas les utiliser me rendent malade. Beaucoup d’entre nous en ont besoin pour nos affaires, pour gagner notre vie, et les réseaux sociaux nous connectent à des gens d’une façon inédite dans l’histoire. 

Donc il faut arrêter avec ces grandes généralisations selon lesquelles les compagnies de la tech sont mauvaises, que les technologies nous portent atteinte, parce que ce n’est pas vrai. La question est de savoir comment et quand on les utilise. Si on prévoit un temps dans la journée pour aller sur les réseaux sociaux, alors tout va bien. C’est mon créneau réseaux sociaux, et il est noté dans mon calendrier. Il n’y a rien de mal à ça. Et parce que j’ai prévu de le faire, je n’ai pas laissé les entreprises de la tech le prévoir pour moi.

Aussi, vous imaginez si cette épidémie était survenue il y a 30 ans ? Ça aurait été un tout autre niveau de terreur. Vraiment, ça aurait été horrible, et dieu merci nous avons ces technologies aujourd’hui. Regardez-nous, nous parler à des dizaines de milliers de kilomètres. Nous devons arrêter cette chasse aux coupables, et réaliser qu’il y a une bonne et une mauvaise façon d’utiliser ces technologies.

LMT: Lorsque que quelqu’un dit qu’il a pris de mauvaises habitudes auprès de certaines des applications de son smartphone. À quel point pensez-vous que ces personnes en sont réellement responsables ? Quand les gens peinent à contrôler leur utilisation, leurs sentiments, leurs habitudes… dans quelle mesure les applications doivent être tenues pour responsables, dont l’objectif est de toujours plus retenir l’attention des gens, sachant précisément comment nos cerveaux fonctionnent ?

Nir: Laissez-moi vous contextualiser ce problème, spécifiquement pour vous. Vous êtes tous les deux français, c’est bien ça ? 

LMT: Oui oui, tous les deux français. 🥖

Nir: J’ai un problème avec vous les Français. Vous faites des délicieuses pâtisseries. J’adore les croissants ! Ils sont ma nemesis. Et à chaque fois que je suis en France, je marche dans les rues, et je ne peux pas m’empêcher de sentir ces odeurs de pâtisseries incroyables, et particulièrement les croissants. Est-ce que pour autant je vais aller voir le pâtissier et lui dire : “Arrête de faire des croissants, je n’arrive pas à me contrôler !” Est-ce que c’est la faute du pâtissier, ou est-ce que je dois me dire que c’est le prix à payer pour vivre dans un monde exceptionnel. Voilà le prix du progrès, c’est que nous devons apprendre comment prendre le meilleur de ces choses-là, sans pour autant perdre le contrôle.

Si je consomme trop de croissants, de mauvaises choses vont arriver. Et si je consomme trop de technologie et de médias, de mauvaises choses vont arriver aussi. Mais est-ce que cela signifie que je veux vivre dans un monde dépourvu de toutes ces choses? Bien sûr que non. Et la bonne nouvelle c’est qu’il y a des entrepreneurs ici-bas – comme vous deux – qui sont en train de concevoir des outils pour nous aider à laisser la technologie à sa place. Donc la solution à de la mauvaise technologie, c’est une meilleure technologie. Et c’est pour ça que Paul Virilio a prononcé une phrase exceptionnelle. Il a dit : “Quand tu inventes le bateau, tu inventes le naufrage” ce qui est parfaitement à propos. Quand était la dernière fois que vous avez entendu parler d’un naufrage ? Presque jamais. On n’en entend plus parler, et pas parce que nous avons arrêté de naviguer avec des bateaux. Non, on navigue avec des bateaux d’une manière inédite dans l’histoire aujourd’hui. Cependant, on construit des meilleurs bateaux, plus sûrs. Ainsi, la première génération de technologie a bien entendu engendré la création de naufrages. Quelque chose d’aussi important qu’internet, et avec un tel impact sur le monde allait forcément avoir des répercussions négatives inattendues.

Alors que faire ? Nous avons besoin d’entrepreneurs comme vous, pour concevoir des outils à même de réparer les mauvais aspects des technologies de la génération précédente. Donc ce que nous faisons, c’est ce que nous avons toujours fait en tant qu’espèce : on s’adapte, et on adopte. On adapte notre propre comportement lorsque nous faisons face à de nouvelles menaces, et on adopte de nouvelles technologies pour améliorer les précédentes.

À suivre…

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